Enfin, avec le recul pas complètement en temps réel. Les gars du band sont au sommet du monde rock.
Jimmy Page tombe sur une photo de Lori Mattix et on s'organise pour qu'ils se rencontrent. Lori n'a que 14 ans, Jimmy, 29. On s'organise pour qu'elle suive le band en tournée. Demi kidnapping. Ni légal, ni chic. On cachera tout ça au public. C'est un peu de le début de la fin pour Led Zep. Ce même été, le 29 juillet 1973, alors que le groupe britannique s'apprête à clore sa triomphale tournée américaine par une série de concerts mémorables au Madison Square Garden de New York, un événement stupéfiant vient entacher tout aussi gravement leur succès. Dans les coffres de la sécurité du prestigieux Drake Hotel, situé sur Park Avenue, la coquette somme de 203 000 $ en liquide s'évapore sans laisser la moindre trace. Rapportée à la valeur actuelle, cette somme représente plus de 1,3 millions de dollars. Plus d'un demi-siècle plus tard, ce vol demeure l'un des dossiers non résolus les plus fascinants et des plus mystérieux de l'histoire du rock n' roll mêlant paranoïa, gestion financière opaque et théorie du complot.
Pour comprendre comment une telle somme d'argent a pu être stockée dans une simple chambre d'hôtel, il faut se replonger dans l'industrie musicale des années 1970. Et plus est, particulièrement dans le fonctionnement interne de Led Zeppelin. En 1973, le groupe est au sommet de sa gloire mondiale. Mené par le redoutable et imposant gérant Peter Grant, Led Zeppelin a révolutionné le modèle économique des tournées de rock. À une époque où les promoteurs locaux conservaient traditionnellement la part du lion des recettes de la billetterie, Peter Grant imposait des conditions draconiennes.
Son groupe exigeait et obtenait jusqu'à 90% des recettes des guichets.
Cette stratégie agressive rapportait des montagnes d'argent frais à chaque arrêt de la tournée. Or, à cette époque, le recours aux virements bancaires instantanés et aux transactions électroniques n'existait pas. Voyager avec d'immenses sacs de billets de banque était une pratique courante pour les grands groupes de rock, en particulier pour Led Zeppelin qui préférait régler ses frais logistiques immédiats en liquide et éviter autant que possible les complications fiscales ou bancaires internationales. L'argent accumulé au fil des concerts servait à payer les hôtels, la location de l'avion privé du groupe, le Starship, ainsi que les diverses dépenses extravagantes des musiciens et de leur entourage. Pendant leur séjour à New York, tout ce monde loge au Drake Hotel, un établissement de luxe réputé pour sa discrétion. La responsabilité de la gestion des fonds de la tournée incombe à Richard Cole, leur gérant de tournée, un homme de confiance connu pour son efficacité mais aussi pour ses excès. C'est lui qui, selon les procédures de l'hôtel, dépose les liasses de billets de 100 dollars dans le coffre-fort de sécurité mis à la disposition des clients fortunés par l'administration du Drake Hotel. Le matin du 29 juillet 1973, Richard Cole se présente à la réception de l'hôtel afin de récupérer une partie de la somme d'argent ou pour simplement en vérifier le contenu, les versions diffèrent. Lorsqu'il ouvre le coffre de sécurité, c'est la stupeur. Les sacs sont complètement disparus. Le coffre est vide. Panique.Cole avise tout de suite Peter Grant, puis la direction de l'hôtel. Le NYPD (New York Police Department) est vite alerté dans la foulée et l'affaire prend instantanément une tournure nationale, attirant l'attention des médias et du FBI en raison de l'importance de la somme dérobée.
Les premières constatations de la police scientifique ajoutent une bonne dose de perplexité à l'affaire. Le coffre ne présente aucun signe d'effraction. Ni la serrure, ni le compartiment n'ont été forcés, ce qui implique que le voleur a utilisé une clé légitime ou possédait des compétences exceptionnelles en matière de crochetage, ainsi qu'à l'accès exclusif à la zone réservée des coffres de l'hôtel. Le système du Drake Hotel reposait sur un principe de double clé: celle du client, et celle de l'hôtel. Pour ouvrir le coffre, la présence d'un(e) employé(e) de l'établissement était donc théoriquement requise pour l'ouvrir. Grant et Cole se passaient la leur.Les enquêteurs du NYPD interrogent méticuleusement le personnel du Drake Hotel, les cadres de sécurité, ainsi que les membres de l'entourage de Led Zeppelin. Les soupçons se tournent inévitablement vers l'intérieur. La première hypothèse logique examine la possibilité d'un travail d'initié impliquant un employé de l'hôtel ayant succombé à la tentation en découvrant la nature du dépôt du groupe de rock. Cependant, l'absence de mouvements suspects sur les registres et le manque de preuves matérielles empêchent la police de formuler une inculpation formelle contre quiconque au sein de l'établissement. Une autre piste, beaucoup plus sombre, est évoquée à voix basse dans les coulisses de l'enquête: celle de la mafia new-yorkaise. Dans les années 70, le crime organisé a la mainmise sur de nombreux aspects de la vie nocturne, du syndicalisme et du divertissement à New York. L'arrivée en ville d'un groupe britannique transportant des centaines de milliers de dollars en liquide n'était pas un secret bien gardé . Certains théoriciens estiment que des éléments criminels bien informés auraient pu corrompre un employé de l'hôtel ou utiliser leur propre méthodes pour infiltrer le coffre-fort sans laisser de traces.Malgré la gravité du vol, Led Zeppelin choisit de ne pas annuler son concert au Madison Square Garden anticipé, en soirée. Parce que ce soir là, on enregistre sur film le spectacle dans le but d'en faire une diffusion en salle. Ce concert est capital. On verra un groupe énergique sur scène, mais tout le monde a derrière la tête, la paranoïa derrière, l'électricité de partout, et la colère rageuse de Peter Grant qui exige des réponses et met de la pression sur tout le monde.
Face à l'impasse policière, Led Zeppelin décide d'intenter un procès civil contre le Drake Hotel pour négligence fragrante, réclamant le remboursement de la somme perdue. Le procès polluera l'air pendant des années. Révélant des failles dans le système de sécurité de l'établissement mais se soldant finalement par un règlement insatisfaisant pour le groupe, la responsabilité exclusive de l'hôtel n'ayant pas pu être juridiquement démontrée de manière absolue.
Au fil des décennies le mystère entourant ce vol ne fera naître que rumeurs sur rumeurs. Certains en sont venus à soupçonner Richard Cole lui-même, et même Peter Grant, suggérant que le gérant de tournée aurait pu simuler le vol pour masquer des dépenses personnelles injustifiées, en complicité avec Grant; ou pour détourner l'argent à son/leur profit. Bien que Cole ait toujours vigoureusement nié ces accusations et que la police ne l'ait jamais inculpé, l'ombre du doute a persisté dans l'esprit de certains observateurs de l'époque. Un fil s'est brisé. Sur Grant aussi ont pesé de lourds soupçons. Il investissait sur sa propre maison, alors.
Le mystère autour de ce vol n'a jamais été résolu.
Dans 4 semaines, je vous en parle davantage, mais ce qu'on tourne sur scène, au Madison Square Garden, c'est ce que craignait Jimmy Page, du temps des Yardbirds: La mort.
La chanson ne sera plus jamais la même.